Réinventer les formes urbaines pour des villes africaines contextualisées

Commentaire

Malgré leurs faibles impacts sur la planète et des émissions de gaz à effet de serre réduites, les pays africains se retrouvent menacés par la « destruction climatique » comme l’appelle le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres. Les répercussions aussi bien environnementales que socio-économiques sont lourdes. 

Photo Article Nour El Houda

Les villes africaines en plein essor sont au cœur de la problématique. Avec une urbanisation galopante et une évolution exponentielle de la population citadine, le continent présente la croissance la plus rapide au monde. Les mégapoles africaines polluantes et gourmandes en énergie n'arrêtent pas de grignoter les terrains et d'abîmer l’atmosphère et l’évolution de la tache urbaine se fait au dépend des terrains agricoles et naturels.  De plus, ces villes sont dans l’incapacité d’absorber et de loger tous les nouveaux citadins qui se tassent alors dans des logements anarchiques et insalubres. Ainsi, les villes africaines se retrouvent vulnérables face aux enjeux croissants du réchauffement. 

Les villes africaines face au péril climatique 

Le dernier rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) n’a pas été très rassurant. Il confirme que l’Afrique est fortement touchée par les aléas du réchauffement. C’est même le continent le plus vulnérable aux effets de ce dernier. Cette vulnérabilité est accentuée par l’instabilité socio-économique et politique de la région. 

Ces changements climatiques se manifestent essentiellement par la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes que subit l’Afrique depuis le début du siècle. Les régions de l’Afrique du nord et du sahel subissent la plus longue sécheresse connue par la région depuis plus de 40ans. A la corne de l’Afrique, le Kenya ou l’Ethiopie, sont même au « bord de la catastrophe », comme l’a affirmé Rein Paulsen, directeur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (ONUAA). L’Afrique de l’Ouest et centrale ont, de leur côté, connu des inondations dévastatrices provoquées par des saisons pluvieuses hors normes. Les pluies torrentielles alliées à la hausse du niveau de la mer ont engendré la crue des fleuves affectant ainsi, selon le programme alimentaire mondial (PAM), plus que cinq millions de personnes dans 19 pays notamment la Centre-Afrique et la Côte d’Ivoire. Ces fléaux ont donc des répercussions sur la situation socio-économique déjà fragile comme le confirme le rapport Africa’s Adaptation Gap (L’écart de l’adaptation en Afrique) du PNUE. 

La nécessité d’adopter des initiatives durables et l’urgence climatique nous poussent donc aujourd’hui à repenser le processus de fabrication des villes africaines pour des villes plus résilientes. 

L’Afrique risque gros : des pertes humaines, des dégâts agricoles et une insécurité qui fragilise encore plus le système alimentaire, des conséquences sociales et économiques sur la population qui est parfois même obligée de se déplacer. Toutefois, ces enjeux sont encore plus importants dans les zones urbaines. 

En effet, dans les métropoles africaines la situation est critique. Touchées par le phénomène d’îlot de chaleur urbain[1] et faute de formes urbaines réfléchies et de système constructif adéquat, les périodes de canicules sont plus difficiles dans les zones urbaines et l’inconfort devient parfois insoutenable pour la population. Tel est le cas de Ouargla en Algérie ou les températures ont frénétiquement grimpé pour atteindre 51.3°C à l’ombre en juillet 2018 ou Kairouan, ville du centre de la Tunisie qui a enregistré le 11 aout 2021, 50.3°C à l’ombre.  D’autre part, la fragilité des infrastructures urbaines réduisent la capacité des villes africaines à faire face aux inondations surtout dans les régions avec un fort réseau hydrique ou situées dans les bassins versants. La capitale centre-africaine Bangui par exemple est victime de la colère de la rivière Oubangui qui dévore chaque année plusieurs quartiers d’habitation. Abidjan en Côte d’Ivoire ou encore Dakar au Sénégal subissent le même sort. 

L’Afrique souffre, l’Afrique agonise : péril climatique, problèmes socio-économiques, sanitaires, politiques, conflits et déplacements font de ce continent un continent en marge et freine le développement dans les villes africaines.  Néanmoins, comme le confirme Pierre Dac « Rien n'est jamais perdu tant qu'il reste quelque chose à trouver ». Avec des ressources naturelles et humaines riches et insolites, l’Afrique n’est pas prête à abandonner le combat et la solution se trouve en grande partie dans les villes. Certes, les villes africaines constituent des centres importants de décision et d’application des mesures d’atténuation et d’adaptation. La nécessité d’adopter des initiatives durables et l’urgence climatique nous poussent donc aujourd’hui à repenser le processus de fabrication des villes africaines pour des villes plus résilientes. 

Changer les pratiques vers un nouveau mode de développement urbain en Afrique 

Face aux enjeux climatiques actuels, et afin de proposer des politiques urbaines durables, l’urbanisme des villes doit être repensé des territoires aux quartiers. Une réforme globale est nécessaire. Elle toucherait tout aussi bien le mode de production des infrastructures que les bâtiments. Elle implique plusieurs progrès indispensables au niveau de la mobilité, la limitation de l’étalement, l’optimisation de la morphologie urbaine, mais aussi la préservation des écosystèmes et la gestion des différents flux d’énergie, d’eau et de déchets. 

En effet, il est aujourd’hui indispensable de revenir vers des villes courtes distances. Un urbanisme de proximité permettrait d’assurer l’accessibilité des services et des emplois tout en prévoyant un aménagement inclusif et une diversité sociale et économique. Un urbanisme durable doit donc assurer une mixité urbaine. L’absence de mixité engendre la marginalisation des plus pauvres qui ne trouvent plus de logement décent et se réfugient dans des quartiers anarchiques et précaires comme c’est le cas à Koumassi - Grand campement, quartier de la métropole d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Lutter contre la prolifération de ses bidons-villes se fait en amont et passe par des projets de noyaux urbains satellites et par une stratégie de décentralisation[2] tout en évitant la ‘fragmentation’ de la population. 

Outre les recommandations environnementales, la réforme de l’urbanisme doit prendre en considération les besoins socio-économiques et le mode de fonctionnement des villes actuelles.

Une configuration urbaine stratégique et bien pensée permettrait également non seulement de réduire l’étalement mais aussi d’optimiser le confort thermique de l’usager. Certes, plusieurs études ont montré que les formes urbaines peuvent avoir un impact considérable sur les apports solaires au niveau des rues et des enveloppes des bâtiments. Le choix des formes urbaines a également un impact important sur la ventilation naturelle et la circulation des masses d’air ce qui peut altérer ou améliorer le microclimat et par conséquent le confort thermique intérieur et extérieur. 

Par ailleurs, le paysage est une partie intégrante dans la conception des villes de demain. En effet, la végétalisation des villes, de plus de son aspect esthétique, permet d’améliorer la qualité de l’air et réguler la température ambiante et l’humidité relative, modifier la vitesse du vent ou sa direction. Le couvert végétal existant est donc à préserver. Les étendues d’eau comme les fleuves ou les lacs sont aussi à prendre en considération, à préserver et à valoriser. Ceci passe par l’identification des zones inondables mais aussi par une bonne gestion des eaux pluviales et une perméabilisation[3] des sols. Finalement, une bonne gestion à l’échelle urbaine non seulement des ressources et des flux d’énergie, mais aussi de déchets reste indispensable. 

Outre les recommandations environnementales, la réforme de l’urbanisme doit prendre en considération les besoins socio-économiques et le mode de fonctionnement des villes actuelles. La vie urbaine aujourd’hui est la condition de l’humanité. Toutefois, la perception de la ville et de l’espace ne se fait que par les yeux de son usager. Le citadin africain doit donc voir une ville à laquelle il s’identifie, qu’il puisse enfin la remodeler à son image avec ces pratiques sociales et son vécu. 

Afin d’atteindre ses objectifs et proposer un urbanisme écologique et « authentique », nous devons changer de perspective et redécouvrir tout le potentiel caché de l’architecture traditionnelle qu’on a souvent tendance à oublier ! 

L’architecture traditionnelle africaine comme source d’inspiration 

L’Homme a, pour longtemps, su faire face au froid, à la chaleur, à la sécheresse et au manque de ressources. Faute de moyens artificiels et de technologies, il a dû trouver des solutions locales pour s’adapter à son climat et il y a adapté son architecture. Toutes les architectures traditionnelles aux quatre coins du monde puisent donc indéniablement et inéluctablement leurs ressources dans l'environnement immédiat et s'intègrent par ce fait parfaitement dans le site. Une harmonie totale et un respect entre l'Homme et son milieu.  Toutefois, et avec l'arrivé de l'industrialisation et les prouesses technologiques, l'équilibre du système fut bouleversé et l'Homme, dans un acte dérisoire, a voulu se détacher de ses racines.

Nous avons pour longtemps cru que construire des autoroutes, des parkings, des grattes ciels complètement vitrés, et des hypermarchés gigantesques est synonyme de modernité.

Tel fut le cas en Afrique ! Nous avons pour longtemps cru que construire des autoroutes, des parkings, des grattes ciels complètement vitrés, et des hypermarchés gigantesques est synonyme de modernité. Nous avons pour longtemps voulu copier New York ou Paris. Nous avons alors troqué toute l’ingéniosité de nos ancêtres contre un désert de béton et d’acier. Il est temps pour nous de comprendre que les images et perspectives purement occidentales sont inadaptées au contexte africain et que le climat, l’environnement, le vécu et les coutumes font de nous qui nous sommes. Il est temps pour nous de comprendre que pour pouvoir aller vers l’avant, pour avancer et se développer, il suffirait d’avoir les pieds bien enraciné et viser le ciel. La transition en Afrique passe donc par des solutions certes contemporaines mais aussi viables vis à vis du contexte local climatique naturel et humain. L’Afrique regorge de diversité et c’est de la diversité que naît la richesse. Grâce à un fort potentiel à la fois bioclimatique et culturel, les formes urbaines, les modes d’occupation et l’architecture traditionnelle peuvent être une source d’inspiration pour les villes de demain. Il ne s’agit en aucun cas de recopier l’existant qui ne correspond plus forcément aux exigences et attentes du 21ème siècle. Il ne s’agit pas non plus de bannir toute formes de progrès ou de modernité. Néanmoins, la solution réside dans le respect de l’environnement immédiat et la valorisation de l’identité locale. Comment donc réussir à équilibrer la balance ? 

Tout fin observateur peut apprécier le confort et l’harmonie avec le paysage dans les villages traditionnels où des stratégies passives de chauffage et de réfrigération sont mis en place : Rien ne vaut une petite balade au cœur d’une Médina avec ses ruelles étroites, ses maisons introverties à patio et ses constructions qui s’adossent les unes aux autres. Les murs mitoyens permettent de réduire les déperditions thermiques ; le patio, par sa forme en cuve, permet de ventiler et dans les petites ruelles, on est parfaitement protégé du soleil. Toutefois, entre la médina de Tunis la perle méditerranéenne ou Marrakech la ville ocre du haut atlas marocain les réponses diffèrent selon la topographie, les matériaux disponibles, l’ensoleillement et les vents. Les villages amazighs[4] de Chenini ou Douiret au sud tunisien sont majestueusement perchés aux collines et s’y intègre parfaitement. Par une architecture troglodytique[5], les constructions ne sont plus que des percées entre les strates de terre argileuse et de pierre calcaire. Miracle, grâce à l’inertie de la terre, ces espaces restent frais tout au long de l’année dans un climat pourtant désertique extrêmement aride ou les écarts de températures sont importants. Un autre exemple encore sont les villages maliens de Tombouctou ou de Djenné où l’on peut apprécier le génie des constructions en terre sous toute sa splendeur. Chez plusieurs peuples d’Afrique de l’Ouest et centrale, l’implantation des concessions et des cases se fait en fonction de la brise marine et des arbres existants. L’arbre à palabre devient alors le cœur battant du village autour duquel s’articule les habitations. Ils sont également dotés de nombreux systèmes de ventilation naturelle. Cette ventilation se fait essentiellement par les toitures dont la forme diffère d’un peuple à l’autre et d’une région à une autre. 

Les exemples ne manquent pas !  

Or, hormis la valeur environnementale, l’architecture vernaculaire africaine cache une très grande valeur culturelle. C’est le témoin de l’histoire d’un peuple, le reflet d’une communauté. Ce cadre bâti regorge de significations : Au-delà d’un patio, d’une cour c’est un lieu de rassemblement et de vie, au-delàs d’un baobab un repère, au-delàs d’un dessin géométrique peint sur un mur, un symbole. L’architecture vernaculaire africaine est donc le parfait exemple d’une architecture holistique qui valorise et s’aligne à son contexte climatique, naturel et humain. Valoriser l’architecture traditionnelle permettrait donc de réinventer nos villes africaines, de proposer des solutions contextualisées durables et résilientes. 

L’avenir des villes africaines et entre nos mains ! 

Il est clair que face au défi climatique et aux problématiques sociales, le changement n’est plus un choix, et il commence dans nos villes. Cette réforme exige l’intervention et la sensibilisation de tous les acteurs. Seuls leurs efforts combinés permettraient l’adaptation du cadre bâti et proposer ainsi un urbanisme plus résilient. Nous sommes aujourd’hui face à l’urgence de réinventer le processus de production des villes. 

Réinventer l’urbanisme en Afrique passe indéniablement par une libération de la colonisation et de la mondialisation qui nous pousse frénétiquement vers la standardisation de l’image de la ville. C’est autant puiser l’inspiration dans nos racines, sans pour autant reproduire le vernaculaire, le porter avec fierté aux yeux du monde. Réinventer l’urbanisme de la ville en Afrique, c’est finalement proposer des formes urbaines à la fois créatives et innovantes mais aussi contextualisées. En valorisant l’identité locale africaine, nous proposerons des villes encrées dans leurs territoires qui prennent en considération les spécificités du contexte climatique, naturel, humain et bâti de ce continent plein de couleurs. 

Nos choix auront des conséquences immédiates sur l'avenir urbain de l'Afrique alors ferions-nous les bons choix ?


[1] Phénomène qui fait que les températures en zones d’agglomérations sont plus hautes qu’en zones rurales

[2] Une gouvernance locale et une gestion de proximité de la ville dans le but de décondensé les grandes villes et freiner l’exode 

[3] La capacité du sol à laisser passer l’eau de surface, une perméabilisation importante permet d’éviter les inondations mais aussi d’alimenter les nappes phréatiques 

[4] Peuple originaire de l’Afrique du Nord 

[5] Constructions sous forme de grottes creusées verticalement ou horizontalement dans la montagne